The Handmaid’s tale, un conte féministe ?

Féministe ! Il y a des adjectifs, comme celui ci, qui, accompagné d’un sourire suspect, ont une densité si particulière qu’ils écrasent la plus légère tentative de réfutation. Au regard de ce même terme, comme référence historique, le premier des deux se réduit en un éclair, voué inévitablement, à clore un échange voilé d’une moquerie, dérision, voire d’une insulte à l’insu (?) de son locuteur. Un point si aveugle, qu’il permet à ce sujet parlant si peu, d’opérer impunément une négation, et dans un second temps, prendre à contre-pied son auditeur en soulignant au moyen de suffixes ou superlatifs, inutiles, une petite portion obscure qui rendrait compte d’un tout :

Féministe ! Sous entendu « cela va de soi », est le propre d’une réponse dont la question n’a jamais été posée !

L’invariant en genre

Nul doute que l’adjectif le soit. Le féminisme l’est tout autant. Mais le discours varie peu, selon qu’on se situe dans un camp ou dans un autre, qu’il soit intégré à une philosophie de vie, forte de ses représentations positives, pour elles (en grande majorité) ou exprimé avec le sourire en coin, porteur de provocations, railleries ou sottises, pour eux sans distinction de genre.

Que d’interrogations …

Suffirait-il d’imaginer une série télévisée dans laquelle les femmes sont à l’honneur (bien qu’asservies) pour l’estampiller « strictement féministe » ?

Suffirait-il de porter à l’écran les violences faites aux femmes pour l’inscrire exclusivement dans un seul et unique mouvement féministe ?

Parallèlement, depuis quand le terme « féministe » est-il devenu une insulte, ou, comment le nom s’est-il transformé en « non » pour devenir au fil du temps si péjoratif que certaines, en d’autres temps l’auraient bien plus revendiqué que combattu ?

Enfin, depuis quand le terme « féminisme » est-il devenu un aphorisme sans énoncé ?

Suffirait-il de dire : « The Handmaid’s Tale est un roman féministe » pour que son adjectif se mue en un argument hautement recevable, qui autoriserait, au passage, ses locuteurs, à faire l’économie de toutes autres réflexions, raisonnements, études ou analyses  ?

Serions-nous, en 2018, dans l’incapacité intellectuelle de ne pas confondre, à ce point, les temps et les époques ? Ou encore, si malentendants, pour ne pas avoir enregistrer la myriade de définitions d’un terme devenu une sorte de « valise » dans laquelle on fourre tout et son contraire et bien souvent n’importe quoi ?

Serions-nous si ignorants au point de ne plus savoir interroger notre grille d’intelligibilité ?

Peut être, alors, devons nous objecter à ceux qui ne s’embarrassent de rien d’autre, tout en érigeant l’argument  « féminisme » au rang de répartie hautement complexe, qu’ils offrent là, une simple pensée paresseuse !

En résumé, si, dans les conversations quotidiennes, certain.e.s associent rapidement (trop?) objections, contradictions, dénonciations ou revendications à un simple « C’est Féministe », comme si cette réponse allait de soi, comme si cela ne posait pas problème, il en va tout autrement lorsque l’on regarde les choses de plus près.

LE féminisme n’existe pas

De quoi parle-on précisément ?! Le féminisme ne ferait qu’un, quelque soit l’époque, le pays, la culture ? Ainsi, serait-il universel ?

En d’autres termes, revendiquer le droit de ne pas porter le voile en Iran, le retirer en public en guise de protestation contre le pouvoir en place, dénoncer les viols en Syrie, s’opposer au mariage forcé des petites filles en Inde ou au Yemen, protester contre la dépénalisation des violences conjugales en Russie etc. serait-ce à voir avec l’absence de sororité dans fraternité ?

Que les choses soient pires ailleurs ou qu’il soit question d’un roman de fiction dystopique ne justifie, ni la désinvolture des uns ni la moquerie de certains. Disons le, de façon définitive  :  LE féminisme n’existe pas.

L’expression « C’est féministe », suivi d’un point final, n’a pas plus de signification consistante. LES féminismes, en revanche …

Que les idées soient politiques et/ou philosophiques, c’est bien d’une lutte dont il est toujours question, y compris pour celles qui, réfute-t-on, auraient intériorisé la majorité des préjugés sexistes : toutes ne voient peut être pas midi à la porte de l’autre mais chacune peut juger de sa propre horloge déréglée. Un équilibre qui, depuis la chasse et la cueillette, n’est toujours pas réparé.

Si Waterford avait été un autre, peut être aurait-il philosophé autrement en disant :

Féminisme riche de droits ? Mais riche ne veut pas dire riche pour tous. C’est un féminisme pauvre pour certaines

A tous ceux qui, dans une conversation, assènent « C’est féministe » seraient-ils aussi à l’aise pour déclarer  « Le roman de Baldwin est Anti-Raciste » et s’arrêter là, comme si tout avait été dit ? Assurément, cela supposerait un bonnet gris sous une coiffe blanche dont le champ de vision serait réduit au mnimum. Quid de la sensibilité du poète qu’il fût, de son génie de l’écriture, de la singularité de sa pensée et de l’exemplarité de son combat contre les injustices sociales et politiques à l’égard, mais pas uniquement, de sa communauté ?

Cette légèreté de « l’être féministe » ne témoignerait-elle pas d’une confusion plutôt classique : s’emparer d’une partie pour usurper un tout ? Laquelle agirait, en somme, comme un trope Anti-Castration. Ce à quoi Freud (ou serait-ce bien plus le style du vilain petit Canal ?) aurait pu répondre :

« Dans tes rêves ! »

Globalement, il n’y a pas plus d’Anti-racisme radical qu’il n’y a de féminisme extrême. Il y a là, des minorités et des femmes qui dénoncent L’injustice enracinée dans l’histoire et la culture d’un pays nourrie par le politique avide de réélection. Quoiqu’il en soit, renvoyer à l’autre son « Anti-racisme » (plus rare mais existant) ou son « Féminisme » et se positionner comme un sujet supposé savoir mieux, plus et au-delà, occasionne inévitablement tensions, exaspérations ou agacements et l’économie de paroles apaise rarement la colère !

Si James Baldwin avait été une femme, nous l’aurions imaginé dire cela :

Ce que les hommes ont à faire est d’essayer de savoir, de trouver au fond d’eux-mêmes, pourquoi, en premier lieu, il leur a été nécessaire d’avoir une « Féminazi », parce que je ne suis pas une « Féminazi », je suis une féministe libérale.

Mais si vous pensez que je suis une Féminazi, cela signifie que vous avez besoin d’une Féminazi  ! C’est la question que les hommes ont a se demander.

Si je ne suis pas la Féminazi dans cette histoire, vous l’avez inventée. Alors vous devez savoir pourquoi. Et l’avenir de tous dépend de ça : si oui ou non les hommes sont en mesure de poser cette question.

Féminazi (ou Fémifascisme) est un terme péjoratif utilisé pour désigner les féministes perçues comme extrémistes ou radicales, les femmes perçues comme recherchant une supériorité sur les hommes, ou encore, toutes les féministes sans distinction d’idéologie, de philosophie ou de sujets revendiqués.

Tout et tous (et parfois certaines) se fantasme(nt) à travers le « féminisme ». Mais rien ne se dit lorsque un mot s’arrête aux portes de l’esprit, tout en s’essuyant les semelles sur un savoir incertain, pour, en définitive, tourner les talons, en pensant de façon légère, qu’à travers lui, tout a été dit et rien de plus ne sera à dire.

Au fond, ceux qui ne prennent pas la peine d’explorer les pièces à l’étage, ni même ne frappent à la porte, nous expliquent que tout a été pensé, que plus rien n’est à considérer, qu’un seul mot suffit pour juger .. Circulez y a rien à voir ! Rien à attendre et surtout pas à s’entendre.

The Handmaid’s Tale » est-il un roman « féministe »?

Dans The Handmaid’s Tale – La servante écarlate, Atwood dépeint les « Tantes » comme des êtres sadiques, opportunistes pour certaines. Ces femmes ont été, en partie, inspirées d’un mouvement féministe minoritaire dans les années 80.  A l’instar de ces « féministes », les Tantes, bible dans la main, aiguillon électrique à bétail tout aussi proche, sont capables de reprendre à leur compte une campagne anti-porno ou prôner une plus grande sécurité contre les agressions sexuelles pour les tourner à leur avantages, et les intégrer dans leur programme d’endoctrinement.

Il est probable que les personnages des Tantes soient également inspirées des gardiennes SS dans les camps de concentration nazi durant la seconde guerre mondiale

Mais, lorsqu’on pose la question à Margaret Atwood, elle répond : « de quoi parle-t-on et de quel féminisme parle-t-on ? »

Elle ajoute, qu’en partie, son roman essaie de faire valoir que les traditions patriarcales, qui ne valorisent les femmes, qu’en tant qu’objets de fertilité, peuvent être aussi avilissantes que les coutumes modernes qui les valorisent en tant qu’objets sexuels.

Mais, dans le livre Le commandant est plus explicite : « les femmes sont intellectuellement et émotionnellement inférieures aux hommes« .

Olivia Gazalé l’analyse en détails :

Historiquement, le mythe viriliste, qui postule la supériorité du masculin sur le féminin, s’est imposé en mobilisant tous les arguments d’autorité et les représentations symboliques. Toutes les disciplines furent successivement convoquées pour justifier, théoriser et administrer l’infériorisation et la minoration de la femme : la mythologie (maudite Pandore !), les religions monothéistes (un dieu mâle et tout-puissant détrône la grande Déesse mère, adorée pendant près de 10 000 ans), la philosophie (Aristote fonde métaphysiquement l’infériorité de la femme, être « manqué », « raté »), le droit (l’inégalité des sexes est inscrite dans la loi), la biologie (la femme perd son sang, elle se subit, elle est donc destinée à subir, tandis que l’homme, lui, verse le sang, il se gouverne, il est donc destiné à gouverner) et enfin les arts, qui reflètent, en peinture et en sculpture, la suprématie masculine.

Si bien que la hiérarchie des sexes et la suréminence masculine ont fini par passer pour des évidences « naturelles », alors qu’elles sont entièrement construites. La vocation « naturelle » de la femme est d’être soumise et de procréer, celle de l’homme de gouverner et de créer. Le monde et toutes ses catégories de pensée, binaires et hiérarchisées, (haut/bas, actif/passif, public/privé, extérieur/intérieur….), s’est bâti en se fondant sur cette essentialisation primordiale des sexes. Partout, c’est la même partition : à l’homme, le Verbe, le Logos, le spirituel, le goût vertical de la transcendance, de l’universel, les activités prestigieuses, le commandement, l’action, la mobilité, la pensée, la création et la visibilité ; à la femme, symétriquement, terme pour terme, la Chair, l’Eros, le matériel, l’enracinement horizontal dans l’immanence, le relatif et l’inessentiel, les tâches dépréciées, la servilité, la passivité, l’inertie, l’organique, la procréation et l’invisibilité.

Donc, les femmes seraient inférieures aux hommes. En 1984, lorsque la romancière écrit les premières lignes de son roman, ce type d’idée reçue n’a rien de surprenant. Le serait-elle aujourd’hui ?  Ce n’est visiblement pas le cas pour les mouvements « masculinistes », renommés par eux mêmes « hoministes » (Ah! l’exception masculine) ou encore Meninist, terme qui, ironie de l’histoire, désignait au départ les alliés du féminisme !

Rappelons toutefois qu’en France ce courant a peu de résonance à part chez quelque uns :  les « Papaistes »,  néologisme de notre cru, cela s’entend  !  Après tout, pourquoi ne pas ajouter à l’absurde, l’idiotie des maux, afin de souligner le saugrenu d’une position extrême.

Soyons sérieux, dans l’univers des hommes adhérents au masculinisme … on y trouve un sincère relent de négationnisme :

  • La notion de patriarcat n’existe pas.
  • Les femmes ne subissent aucune discrimination
  • Elles ne sont victimes d’aucune injustice sociale
  • Le siècle est éminemment féminin, les femmes sont partout
  • Le monde est bouleversé à cause des femmes, au profit de ces dernières et au dépens des hommes
  • Les femmes « seraient allées trop loin et auraient dépossédées les hommes de toutes leurs prérogatives », provoquant ainsi une « crise de la masculinité », explique la philosophe Olivia Gazalé dans Le mythe de la virilité.

Pour eux, si déséquilibre il y a, ce dernier serait plutôt à présent au détriment de l’homme.

Bref. Il y aurait, dit-on, « un » féminisme , pourquoi pas un « Masculinisme » (plusieurs sans doute ?) qui consisterait à dénoncer les inégalités dont sont victimes les hommes ?

Ce à quoi répond Jean-Claude St-Amant, chercheur à l’université de Laval :  si les discriminations faites aux femmes sont chiffrées, quantifiées, prouvées par des études, féministes ou non, celles des hommes restent encore à prouver.

Oui, il y a des discriminations sur la base de la classe sociale où des hommes sont aussi victimes, mais ils ne le sont pas en tant qu’hommes.

Pour ces hommes, le tableau est sombre. Le monde passerait d’un « continent noir » à un tsunami féministe qui ravagerait immanquablement une masculinité aussi imaginaire que peut l’être la féminité, aussi complexe que la notion de Femme, d’Homme, de masculin, de féminin, du genre et de son au delà. A quand une dystopie-masculiniste !?

Alors ? La Servante écarlate, Roman féministe ou pas ?

Pourquoi demanderait-on à une femme, Margaret Atwood, ce que l’on ne questionne pas chez un Georges Orwell ? Pourquoi la Servante écarlate aurait un rapport étroit au féminisme et 1984 serait une Grande Dystopie, exclusivement, sans critique, sans débat ou polémique de genre (littéraire et autres) ?

Poussons un peu plus loin le raisonnement. Pourquoi le film « La planète des singes« , n’a-t-il jamais été qualifié de « Dystopie homministe »   … un peu plus loin encore .. Dystopie « Siministe » (ou « Simiesquiste » ?). Absurde ? Vraiment ? Pourtant la pensée est impraticable lorsqu’on répudie ses mots.

Ainsi, pourquoi demander aux actrices et acteurs de la série, La servante écarlate, quel était le message féministe et politique ? Pourquoi introduire un rapport direct (symbolisé par un trait d’union), et quasi exclusif, entre Dystopie et Féminisme ? Si tel était le cas, à quelle époque, quel mouvement ou courant de pensées féministes le roman s’attacherait-il ?

Si pour beaucoup, la question du féminisme est centrale, nous pensons que la richesse du roman est  ailleurs, parfois dans une plus grande proportion. Pour autant, échanger sur le sujet de la femme, de son inconfortable position voire des violences, viols, tortures autour du roman ou de la série est tout aussi louable, sérieux et riche que le faire autour du Témoignage en tant que littérature, des ressorts spécifiques et singuliers de la dystopie  d’Atwood, de la particularité d’un système totalitaire théocratique Gileadien, de sa hierarchie originale etc.

On oublie trop souvent que le livre traite également d’infertilité, de  GPA, d’homosexualité, de famille homo-parentale, de mutilation, d’excision .. tous ces sujets sont hautement intéressants !

Pour résumé : que certains aspects du roman puissent être inspirés de débats, préoccupations, actions, ou idées féministes (pas toujours des plus louables – voir la partie ci dessous sur les Tantes) n’est pas à contester. La relation qu’entretient June avec sa mère, la déportation de cette dernière dans les colonies s’illustrent comme une référence. Pour autant, « se référer à » ne constitue pas l’équivalent de « appartenir à« .

En ce sens,  La servante écarlate est une Dystopie sans qualificatif dominant le genre littéraire, lui même suffisamment étendu et généreux : pourquoi un sujet devrait-il en éclipser un autre tout aussi captivant ?

C’est ici l’unicité d’une lecture féministe que nous soulignons. Ainsi si le féminisme dans toute sa dimension historique, sociale et politique est éminemment plus complexe et captivant que l’idéologie masculiniste, la mécanique totalitariste, huilée de textes anciens, imaginée par Margaret Atwod dans son roman dystopique l’est tout autant. A ce propos elle déclarait :

Le conte de la servante a souvent été définie comme une « dystopie féministe », mais ce terme n’est pas strictement exact. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient plus de droits que toutes les femmes. Il y aurait une structure à deux niveaux seulement : les hommes de niveau supérieur, les femmes de niveau inférieur. Mais Gilead est basée sur la structure sociale d’une dictature classique : en forme de pyramide. Le plus puissant des deux sexes se trouve au sommet, à l’étage inférieur les hommes surclassent généralement les femmes, plus bas encore en terme de statut et de pouvoir on trouvent les hommes célibataires qui doivent servir dans les rangs avant d’être récompensé d’une Econowife.

Ecrit par une femme (Margaret Atwood), du point de vue d’une autre (June), le roman n’a rien d’une dystopie exclusivement féministe, pas plus que 1984 n’est masculiniste, bien qu’écrit par un homme (Orwell) à travers le regard d’un autre (Winston).

Les premières lignes du roman (le premier épisode de la série également) annonçaient pourtant la préoccupation centrale de Margaret Atwood à travers les pensées de son personnage principal …

C’est comme ça qu’on a laissé une chose pareille arriver. Quand ils ont massacré le Congrès, nous ne nous sommes pas réveillées. Quand ils ont blâmé les terroristes et suspendu la Constitution, nous ne nous sommes pas réveillées non plus. Rien n’arrive instantanément. Dans un bain dont la température monte graduellement, vous êtes brulé à mort avant même de vous en rendre compte.

Comments
  • Elsa
    Répondre

    Article très éclairant !
    A trop catégoriser un sujet « série féministe » on passe carrément à côté de l’intrigue principale qui est tout de même la mise en place d’un régime totalitaire dicté par des lois théocratiques de Gilead.
    Je vous remercie pour ces grandes références (Orwell, Freud 😉 …
    Le combat pour la libération de la parole et des droits des femmes est loin d’être acquis. Continuons en tant que femmes et non « féministes » à s’engager face aux injustices !

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