Naissance du Roman The Handmaid’s Tale

E

n Mars 2017, Margaret Atwood accordait une interview au New-York Times au sujet de son roman « The Handmaid’s Tale et de la série « La servante écarlate ».

Au printemps 1984, j’ai commencé à écrire un roman qui, initialement, n’avait pas comme titre « The Handmaid’s Tale » : il s’appelait « Offred »

En 1984 Atwood commence par écrire à la main, principalement sur des blocs-notes, puis retranscrit ce qu’elle appelle « ses gribouillages presque illisibles » sur une énorme machine à écrire manuelle, louée pour l’occasion. A ce propos, la romancière note dans son journal que le titre de son futur roman a changé le 3 janvier 1985, après 150 pages écrites.

Arrêtons nous, un instant, sur ce point pour évoquer une association personnelle entre Atwood, l’Allemagne, Berlin, son Mur et Victor Klemperer écrivant son journal sur une machine à écrire, puis sur de simples feuilles. Il fut l’un des rares juifs à être resté à Berlin (à quel prix !) durant le règne du IIIe Reich. Nous verrons au fil de nos réflexions l’étonnante richesse de sa lecture face au roman de la servante écarlate.

En 1984, donc, Margaret Atwood vit à Berlin-Ouest. La guerre froide est toujours d’actualité, le mur est bel et bien réel pour les allemands et plus particulièrement les berlinois, les soldats sont autorisés à ouvrir le feu sur toute personne essayant de franchir ce « mur de la honte » et en RDA, la Stasi s’est autoproclamée « Glaive et Bouclier du parti ». C’est dans ces conditions que la romancière écrit son roman sur un clavier allemand.

Au cours de ses visites, derrière le rideau de fer, en Pologne, Tchécoslovaquie ou Allemagne de l’Est, elle dit avoir éprouvé le sentiment de méfiance, expérimenté la prudence , et puis, cette impression d’être espionnée, les silences pesants, les brusques changements de sujet, la façon déguisée dont les gens pouvaient transmettre des informations : tout cela a grandement influencé l’écriture du roman.

Le mur est omniprésent dans le roman et dans la série. Tous les lecteurs auront, évidemment, à l’esprit le mur de Berlin mais il fait également référence à celui du moyen âge qui permettait d’exhiber le corps des condamnés à mort ( criminels, voleurs et autres malfaiteurs …). Dans tous les cas, il représente l’affirmation du pouvoir en place. Son intention est invariable : provoque un choc visuel et l’horreur des souffrances présumées. Ce type de mur a également pour ambition de domestiquer les sujets d’un état ou d’un royaume, indiquer à ces derniers l’expression de la justice et calmer toute idée de résistance

Rappelons que Margaret Atwood est née en 1939. Les événements de la Seconde Guerre mondiale lui font prendre conscience que les ordres établis peuvent disparaître du jour au lendemain :

Le changement pourrait aussi être aussi rapide que la foudre.

A l’invariable « Ça ne peut pas arriver ici« , Atwood répond l’inévitable « Tout peut arriver n’importe où, vu les circonstances« .

Ainsi naquit le conte de la Servante

Durant deux ans, l’écriture du roman, The Handmaid’s Tale-La servante écarlate, lui apparaît comme une «aventure risquée». En dépit de ses lectures, science-fiction, fiction spéculative (particularités proches de l’anticipation), utopies et dystopies depuis les années 1950, elle n’a jamais écrit un tel livre. Margaret s’interroge :

Étais-je à la hauteur ?

Pour la romancière Atwood, la forme est semée d’embûches, parmi lesquelles une tendance aux sermons, aux jugements de valeurs, à se perdre dans une allégorie et un manque de vraisemblance. Mais elle déclarera, avec humour :

Si je devais créer un jardin imaginaire, encore fallait-il que les crapauds soient réels.

Une règle fondamentale est donc fixée : pas un seul événement dans le livre qui ne se soit déjà produit, ni aucune technologie qui ne soit disponible à l’époque où elle se lance dans l’écriture du Roman qui portera plus tard le titre : The Handmaid’s Tale. Elle n’introduira pas d’avantage un gadget qui n’ait été inventé, des lois imaginaires ni d’atrocités qui n’aient été perpétrées un jour dans l’histoire de l’humanité : ce que James Joyce appelait « Le cauchemar de l’histoire » et dont le personnage « essayait de se réveiller ».

Pour Margaret Atwood :

Dieu est dans les détails, disent-ils. Ainsi que le diable, répond elle.

En 1984, le fondement principal du roman semblait – y compris pour l’écrivaine – assez scandaleux. Serait-elle capable de persuader les lecteurs que les États-Unis pouvaient subir un tel renversement qui transformerait une démocratie libérale en un régime brutal et autoritaire ? Arriverait-elle à convaincre qu’une dictature théocratique dictée, à la lettre,  par un ancien testament pourrait s’installer aux USA ?

Gilead

Sur les traces de Nathaniel Hawthorne, et son roman « la lettre écarlate », Margaret Atwood dénonce le puritanisme et ses lois, entrave à la dignité et à la liberté individuelle.

Atwood nous offre ici le reflet d’une société, celle des années 80, dans un sinistre miroir déformant. Une image qui a gagné en netteté au fil du temps, tant le viseur des appareils politiques ne cesse de zoomer sur des tendances liberticides. Aujourd’hui encore, en 2018, elles ne cessent de faire parler  : difficultés d’accès à l’IVG en Italie, l’Amérique selon Trump (tout un programme !), politique homophobe en Tchétchénie  …

Dans le roman, le président et la majorité du Congrès ont été assassinés : « Ils l’ont reproché aux fanatiques islamiques de l’époque« , explique la narratrice du roman.  Suite à ce complot réussi, la Constitution a été suspendue

Margaret Atwood déclarait lors d’une conférence :

Alors … les seigneurs de la guerre et les démagogues prennent le pouvoir, des ennemis sont créés, vilipendés et déshumanisés, les minorités sont persécutées et les droits de l’homme en tant que tels sont bafoués.

 

C’est dans un contexte de désolation écologique, aggravé par un abaissement dramatique du taux de natalité ainsi qu’ un coup d’état, qui ne dit pas ouvertement son nom, que les Fils de Jacob installent leur dictature militaire sous l’œil de Dieu dans laquelle :

Un monde meilleur, n’est pas un monde meilleur pour tous. Cela veut forcément dire qu’il sera pire pour certains

Dans cette obscure république inspirée de textes bibliques, puisant dans les racines puritaines du  XVIIe siècles, ce sont les droits de l’homme en général dont est privée l’ensemble de la population :  libertés individuelles (propriété privé, liberté familiale …) et politiques (liberté de vote, de se réunir .. ).

Pourtant, ce sont les femmes qui payent le plus lourd tribu. Outre l’interdiction de lire ou d’écrire, tels les anciens esclaves d’Amérique, les servantes doivent renoncer à leurs identités antérieures, les Marthas, aussi bien que les épouses doivent apprendre à connaître leurs devoirs et leurs places. Pour les femmes fertiles ce sera la reproduction et uniquement cela.

Leave a Comment

Contact Us

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.

Not readable? Change text. captcha txt

Start typing and press Enter to search

la-servante-journalRoman - Série